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Le réalisateur de documentaires Florent Marcieblessé par flaschball
(trop ancien pour répondre)
Gaby
2019-01-20 10:03:10 UTC
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Le réalisateur de documentaires Florent Marcie, habitué des zones de
guerres (Tchétchénie, Bosnie, Afghanistan, Libye, Tchad, Irak,
Syrie...), a été touché de retour de Raqqa au visage par un flashball
tandis qu'il filmait les gilets jaunes devant le Musée d'Orsay, se
faisant blesser pour la première fois de sa carrière. Il nous a confié
ce texte sur la dangerosité du LBD 40, et le sens de son usage en
démocratie.

" Samedi 5 janvier, 17h11, devant le musée d’Orsay. Acte VIII des
gilets jaunes. Un homme s’écroule sur la chaussée, frappé à la tempe
par un tir de flash-ball. Je m’approche pour le filmer. À mon tour, je
suis frappé au visage. La blessure, sous l’œil, est profonde jusqu’à
l’os. Des manifestants crient, paniqués.

Je m’en sortirai avec deux petites fractures orbite/maxillaire et
quelques points de suture. D’autres n’ont pas eu cette chance. Ils ont
été éborgnés, édentés, ont eu la jambe cassée. Depuis le début du
mouvement des gilets jaunes, les blessés se comptent par dizaines.

Documentariste familier des terrains de guerre - mes premières images
datent de la révolution roumaine en décembre 89 - , je ne suis pas une
victime. La blessure fait partie de l’équation. Je ne porterai pas
plainte, mais ne peux m’empêcher de penser aux autres, ceux d’hier et
de demain.

Sur les Champs-Elysées, je me souviens d’avoir filmé une femme au sol,
le visage ensanglanté. Ou un homme inconscient, évacué de l’avenue par
quatre personnes jusque dans l’ambulance, comme dans une scène de
guerre. Selon moi, aucun de ces tirs au visage n’était justifié par la
légitime défense.

Armés de leur étrange fusil, les tireurs, parfois habillés en civil, se
tiennent aux côtés des CRS. Ils prennent leur temps pour ajuster leur
cible. Qui sont-ils donc ces tireurs consciencieux ? Sur les
Champs-Elysées, on m’apprend que certains d‘entre eux font partie de la
BAC, la Brigade Anti Criminalité, très active en banlieue.

Étonnamment, lorsque les CRS lancent des grenades lacrymogènes, ils
préviennent souvent les manifestants par haut-parleur : « on va faire
usage de gaz lacrymogènes, dispersez-vous ! ». Pour les flash-balls,
rien de tel. Les tirs fusent sans sommation.

Mais que sont, au juste, ces « flash-balls » ? Quelle est leur portée ?
Leur dangerosité ? Quelles sont les instructions des tireurs ? Que dit
la loi ? Je n’en avais pas la moindre idée avant que ces questions ne
deviennent personnelles.

Devant le musée d’Orsay, j’ai ramassé un projectile. Il avait la forme
d’une grosse balle en caoutchouc, enchâssée dans un culot en plastique
dur. Sur internet, j’ai vu que la balle provenait d’un LBD 40, de
fabrication suisse, efficace jusqu’à au moins quarante mètres, contre
une quinzaine de mètres pour un flash-ball classique.

L’acronyme LBD signifie Lanceur de Balle de Défense. De fait, le tir
n’émet pas de détonation, plutôt un « pop » évoquant un gros bouchon de
champagne. Face à une foule en mouvement, la précision est toute
relative. Qualifiée de non létale, cette arme peut le devenir à
distance rapprochée et/ou si elle frappe certaines parties du corps, en
particulier la tête.

Raison pour laquelle l’utilisation du LBD 40 est réglementée. En
principe, on ne peut en faire usage qu’« en cas d’absolue nécessité et
de manière strictement proportionnée ». Il est également interdit de
tirer au visage. Mais la loi, selon les situations, autorise aussi bien
les tirs sans sommation et, depuis 2014, ne fixe même plus de distance
minimale d’utilisation.

Le flou légal, le nom et la nature de l’arme poussent aux bavures et à
l’impunité. Si un policier éborgne un manifestant à coup de poings, sa
responsabilité sera engagée ; si un tireur de LBD 40 éborgne une
manifestante, il pourra toujours accuser l’imprécision de l’arme. Le
tireur de LBD n’éborgne jamais un concitoyen par un tir intentionnel,
il lance une balle de défense qui fracasse malencontreusement une
orbite.

Dans les circonstances actuelles, les forces de police n’ont assurément
pas un travail facile. Mais ce sont des professionnels. Plus l’arme
utilisée est dangereuse, plus on attend d’eux qu’ils soient en
maîtrise. Un tireur assermenté qui, voulant viser la jambe, tire dans
la tête ou dans l’œil, ou bien qui, sous l’effet du stress ou d’un
sentiment de toute puissance, se met à tirer à tort et à travers, n’est
pas un garant de l’ordre, c’est un danger public.

Loin de s’alarmer devant la liste des blessés ou de suivre les
recommandations du Défenseur des droits, pour qui l’utilisation des
flash-balls doit être proscrite, le gouvernement a lancé, le 23
décembre dernier – la veille de Noël - , un appel d’offre pour une
commande de 1280 LBD supplémentaires.

Encourager l’utilisation d’une arme capable d’éborgner, voire de tuer
ses concitoyens, tout en profitant du flou de la légalité et de la
balistique pour évacuer toute responsabilité des tireurs, n’est pas
anodin. C’est une rhétorique de la violence qui nous entraîne tous sur
une pente habituellement située dans d’autres contrées.

Ironie de l’histoire, un vieil ami Afghan, reporter de guerre, voyant
ma blessure sur les réseaux sociaux, m’a envoyé ces mots : « Je pensais
que vous, en Europe, aviez la meilleure démocratie du monde, mais je
réalise maintenant que l’Afghanistan est meilleur que ces pays pour
obtenir la démocratie. »

On peut trouver ces mots excessifs, mais une chose est sûre. Jusqu’à
présent, le LBD 40 n’a pas dissuadé les gilets jaunes. Il les a plutôt
aguerris et a accru la portée de leurs actions. Ne faut-il pas plus de
courage pour manifester en risquant sa vue ? Les tirs ne portent-ils
pas au-delà des frontières ?

Qui, de la peur ou de la rage, sera la plus grande ? Dans le premier
cas, le retour au calme sera un mauvais calme, dans le second, la
portée politique du LBD 40 sera incommensurable. Avant que les plaintes
n’aboutissent, si un jour elles y parviennent, il y aura eu d’autres
éborgnés, d’autres mâchoires fracassées, ou l’imagination du pire.
Tireurs, baissez vos armes!"
--


jmh en démocratie
2019-01-20 10:20:00 UTC
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Le réalisateur de documentaires Florent Marcie, habitué des zones de guerres
(Tchétchénie, Bosnie, Afghanistan, Libye, Tchad, Irak, Syrie...), a été
touché de retour de Raqqa au visage par un flashball tandis qu'il filmait les
gilets jaunes devant le Musée d'Orsay
Personne ne lui a demandé de venir dans des pays dangereux...

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